Les femmes de l'#art textile

L'art textile est probablement l'un des plus anciens. De nombreuses cultures à travers le monde ont cultivé cet art et lui ont apporté des innovations personnelles. Cependant, la véritable percée de l'art textile viendra du travail de femmes talentueuses qui entreprennent de créer des pièces toujours plus originales.


Il est l’une des plus anciennes formes d’art dans la civilisation humaine. À la création de l’art textile, il ne s’agissait pas représenter ou sculpter des visages ou des formes, mais de répondre à des fins pratiques, comme faire des vêtements ou des couvertures pour se réchauffer. Cela remonte à l’époque préhistorique, et les anthropologues estiment que c’était il y a entre 100 et 500 000 ans. Ces produits étaient fabriqués à partir de peaux, de fourrures, de feuilles et plus encore.


Les méthodes et savoir-faire concernant leur fabrication ont donc grandement évolué, tandis que leurs fonctions sont restées les mêmes. Les arts textiles comprennent les méthodes de fabrication comme le tissage pour le tissu, ou le filage pour la laine, le coton ou les fibres synthétiques. Belle évolution aussi des techniques de transformation de ces matières, avec la couture pour les tissus (et des formes plus artistiques comme le patchwork ou le matelassage), le tricot, le crochet, le tressage ou le nouage pour les fils. On compte également les méthodes d'embellissement ou de modification des textiles fabriqués, broderie, teinture application de dentelle.


À la fin du XIXe siècle, les travaux d'aiguille s'éloignent de la sphère domestique et entrent progressivement dans le monde de l'art - d'abord dans le mouvement Arts and Crafts, puis dans les avant-gardes européennes. Principalement utilisés par les femmes artistes, ils inspireront une grande partie de leur production artistique. Sophie Taeuber-Arp et Sonia Delaunay l'intègrent dans leurs œuvres, déconstruisant progressivement les frontières entre arts appliqués, design et beaux-arts. Anni Albers et Sheila Hicks se sont ensuite réappropriées les techniques et/ou matériaux traditionnels pour tisser des liens entre art et artisanat. Ainsi libéré de sa fonction utilitaire ou décorative, le textile devient un médium artistique à part entière.


Son utilisation dans l'art s'est véritablement imposée dans les années 1970 en réponse aux mouvements féministes. En détournant les usages des travaux d'aiguille, les artistes ont créé des œuvres qui posent la question du statut de la femme et des rôles qui lui sont traditionnellement attribués.


Phoebe Anna Traquair

Phoebe Anna Traquair est née en 1852 à Dublin. Sa place dans l'histoire est unique. Elle a été la première femme artiste professionnelle importante de l'Écosse moderne.


Le fait d'être classée comme telle pourrait suffire à assurer sa renommée, mais Traquair était également une figure centrale de la pratique des arts et métiers écossais, travaillant de manière prolifique dans des domaines aussi divers que la broderie, l'émaillage, l'outillage de couvertures de livres en cuir et, surtout, l'enluminure de manuscrits et la décoration murale.


Inspirée par un large éventail d'arts et de cultures, elle était animée par une quête d'idées et une passion pour les matériaux. Elle considérait que les arts devaient exprimer et célébrer collectivement la profondeur spirituelle et la plénitude de la vie. Elle ignorait les frontières traditionnelles des "beaux-arts" et des "arts appliqués", ce qui lui valut de se voir refuser le statut de membre associé de la Royal Scottish Academy en 1900. Ce n'est qu'en 1920 qu'elle a finalement été élue académicienne honoraire. Elle a été inspirée dès son enfance par le "Livre de Kells".


Le progrès d'une âme : la victoire (1902)
Le progrès d'une âme : la victoire (1902)

Anni Albers

Artiste textile, designer et théoricienne de l'art allemande elle est née en 1899 en Berlin. Elle est la première artiste textile à bénéficier d’une exposition personnelle au Museum of Modern Art de New York en 1949, spécialiste des techniques et de l’histoire du tissage en Amérique du Sud. Anni Albers (née Annelise Fleischmann) est aussi l’auteure de deux livres théoriques sur la pratique du design (On Designing, 1959) et du tissage (On Weaving, 1965). Issue d’un milieu intellectuel et bourgeois, elle bénéficie, jeune, de cours particuliers d’art, puis de l’enseignement du peintre postimpressionniste Martin Brandenburg.


Après une tentative à la Kunstgewerbeschule (école d’arts appliqués) de Hambourg, elle choisit en 1922 l’innovation, en s’inscrivant au Bauhaus à Weimar. Formée par Georg Muche, puis Johannes Itten, elle intègre l’atelier de tissage vers lequel étaient systématiquement dirigées les femmes. En 1925, le Bauhaus déménage à Dessau ; la même année, trois ans après leur rencontre, elle épouse l’artiste Josef Albers et crée des tapisseries aux formes géométriques pour la résidence de Gropius, dessine des rideaux pour le théâtre. L’atelier de tissage se veut utilitaire et multiplie les essais scientifiques ; l’artiste, ainsi que les autres élèves, y développe des tissus pour les meubles en tubes d’acier ou des tentures murales. De nouvelles matières sont testées, comme la cellophane, la soie artificielle. A. Albers crée pour la salle des fêtes de l’École fédérale un tissu à tendre qui absorbe les sons afin d’en améliorer l’acoustique. Elle passe son diplôme du Bauhaus en 1930.


En 1933, avec la violence croissante de l'antisémitisme nazi, il est devenu évident qu'elle devait quitter l'Allemagne. L'architecte Philip Johnson, qu'elle avait rencontré plus tôt au Bauhaus, invite le couple à enseigner au Black Mountain College en Caroline du Nord. En 1934, Albers a créé un atelier de tissage au Black Mountain College, où elle a été professeur adjoint jusqu'en 1949. Elle devient ensuite spécialiste de l'art textile pour plusieurs écoles d'art. Parallèlement, elle travaille sur des prototypes de tissus pour de grandes entreprises comme Rosenthal et Knoll, tout en poursuivant son propre travail expérimental et artistique. Plusieurs voyages au Mexique lui font découvrir le tissage traditionnel sud-américain, qu'elle étudie et qui inspirera grandement son travail.


Manteaux bleus et rouges (1984)
Manteaux bleus et rouges (1984)

Gunta Stölzl

Gunta Stölzl était l'un des membres les plus remarquables du Bauhaus. Elle est née en 1897 en Muniche. Seule femme à avoir été officiellement nommée jeune maître d'un atelier - dans son cas, le tissage - et l'une des rares à y avoir travaillé pendant la majeure partie de sa vie, elle a laissé une trace indélébile dans l'histoire de l'école.


Après avoir étudié à l'école des arts appliqués de Munich, elle s'est portée volontaire comme infirmière de la Croix-Rouge en 1917. Cette expérience va changer sa vision du monde. Après la Première Guerre mondiale, elle retourne à l'école d'art de Munich, mais la quitte pour rejoindre le Bauhaus nouvellement ouvert à Weimar, à l'automne 1919. Suivant l'exemple d'un certain nombre d'écoles d'art de l'époque, et selon ses convictions personnelles, G. Stölzl propose en 1920 de créer un département pour les femmes. Le directeur du Bauhaus, Walter Gropius, accepte, mais pour des raisons qui lui sont propres : il estime que cela s'inscrit parfaitement dans sa volonté de restreindre l'accès des femmes aux ateliers. La nouvelle classe de femmes a fusionné avec l'atelier de tissage, et G. Stölzl en est devenue la figure centrale. Elle pouvait y pratiquer et transmettre sa maîtrise du métier aux autres, en adaptant les théories de la couleur et de l'harmonie au domaine du design textile. Pour G. Stölzl, qui s'est fait connaître par ses motifs tissés souvent complexes, la maîtrise des défis techniques devait aller de pair avec la recherche d'un équilibre entre la forme et la matière.


Grâce à l'appui soutenu de ses étudiants de l'atelier de tissage, G. Stölzl est nommée chef d'atelier (Werkmeister) en 1927, et l'année suivante, elle devient officiellement la seule femme directrice (Jungmeister) d'un atelier du Bauhaus. Lorsque l'école déménage à Dessau, le rôle de G. Stölzl devient de plus en plus important en tant que véritable force d'innovation textile. Elle est chargée de l'aspect technique de cette innovation, se concentrant notamment sur l'adaptation des textiles au nouveau besoin de les rendre plus résistants, moins sensibles à la lumière et mieux adaptés aux usages modernes.


Tapisserie à fentes rouge/vert (1927-1928)
Tapisserie à fentes rouge/vert (1927-1928)

Otti Berger

Berger était une important artiste textile du Bauhaus. Née à Zmajevac (actuelle Croatie) en 1898, elle était de nationalité yougoslave mais est souvent citée comme artiste hongroise. Elle a étudié à l'école Bauhaus de Dessau, en Allemagne, et a eu pour professeurs László Moholy-Nagy, Paul Kle et Wassily Kandinsky.


Berger excelle parmi les étudiants, notamment dans la technique de tissage ; elle expérimente la méthodologie, les matériaux et inclut des textiles en plastique destinés à la production de masse. Avec Anni Albers et Gunta Stözl, Berger rejette la conception du textile comme un art féminin et utilise la rhétorique de la photographie et de la peinture pour décrire son travail. Elle a même écrit un traité sur les tissus et la méthodologie de la production textile, un ouvrage qui est resté entre les mains de Walter Gropius mais n'a jamais été publié. Malgré sa vision moderne de l'art, l'école est assez machiste et peu de femmes deviennent enseignantes au Bauhaus, Berger en fait partie. Et elle était la seule à chercher à faire breveter ses textiles.


Elle devient l'assistante de la designer Lilly Reich, puis l'une des directrices de l'atelier de tissage du Bauhaus. En 1936, en raison de la persécution nazie, elle a dû fermer l'atelier qu'elle avait ouvert à Berlin et s'est enfuie en Angleterre, d'où elle avait l'intention de se rendre aux États-Unis. László Moholy-Nagy l'avait invitée à rejoindre le New Bauhaus à Chicago, mais elle n'a pas pu obtenir de visa, comme beaucoup de ses camarades de classe. Elle n'a pas non plus réussi à trouver un emploi stable à Londres : elle ne parlait pas la langue, avait quelques problèmes d'audition et manquait de cercle social. Berger est retournée à Zmajevac et de là, elle a été déportée avec sa famille au camp de concentration d'Auschwitz en avril 1944. Elle est morte entre sa détention et la libération du camp en 1945.


Sophie Taeuber-Arp


Née en 1889 à Davos, en Suisse, Taeuber est devenue une figure centrale des mouvements artistiques du XXe siècle. Elle était peintre, sculpteur, designer textile, de meubles et d'intérieur, architecte et danseuse. Dans son œuvre, elle a concilié divers courants, mais surtout le dadaïsme et le constructivisme, et s'est toujours placée quelque part entre la figuration et l'abstraction.


Elle a étudié les arts appliqués à Saint-Gall, Munich et Hambourg. En 1915, elle participe à Zurich à l'Exposition internationale de tapisseries modernes, où elle rencontre Jean Arp (qui deviendra son mari, d'où son deuxième nom de famille). L'année suivante, elle commence à enseigner le design textile à l'école des arts et métiers de Zurich. C'est au cours de ces années qu'elle a commencé à émerger en tant qu'artiste complexe : elle a appris les limites entre l'art et l'artisanat que ses tapisseries illustrent et la valeur du traçage géométrique.


Elle a appliqué des principes artistiques à la conception d'objets pratiques, tels que des meubles et des articles de mode. Il s'agit notamment de broderies de coussins, de bijoux en perles et de dessins pour tapis et textiles. À son tour, Taeuber-Arp a remis en question les frontières traditionnelles séparant les beaux-arts du design et a soutenu que l'art était inextricablement lié à la vie quotidienne. Cette idée a été particulièrement controversée entre la Première et la Seconde Guerre mondiale.


Composition ovale avec motifs abstraits (c.1922)
Composition ovale avec motifs abstraits (c.1922)

Sonia Delaunay

Née et élevée en Russie en 1885, éduquée en Allemagne et en France, créatrice et promotrice d'une avant-garde, propriétaire de sa propre boutique de mode. Unique, créative, forte... Sonia Delaunay a été l'une des principales propagatrices de l'orphisme (un mouvement fondé par elle et son mari Robert). L’orphisme est une théorie mariant la couleur à la forme afin d'obtenir une intensité visuelle sur la surface de la toile.


Delaunay a étendu l'exploration visuelle de cette théorie à d'autres domaines que la peinture, développant une carrière entière dans le design textile. L'exploration par Sonia Delaunay de la couleur expressive dans le domaine du design textile la différencie nettement des autres membres de l'avant-garde contemporaine. Outre la conception, la fabrication et la vente de vêtements dans sa propre boutique de mode, elle était responsable de la conception de costumes dans divers arts du spectacle, notamment le théâtre et la danse. Elle a fini par créer une ligne de textiles si importante qu'elle a été reprise par l'un des plus grands fabricants de tissus d'Europe.